L’ÉLOGE, ENCORE

L’ÉLOGE, ENCORE

— Encore en retard pour votre billet, me reproche la Marquise, que vous arrive-t-il donc ? Les grosses chaleurs ?

— Non pas, non pas ! C’est que j’étais absorbé par mon travail.

— Excuse connue !

— Qui porte justement sur un étonnant exercice de déclamation. Je corrigeais les épreuves de mon prochain livre, qui n’est autre que l’Éloge de la Folie.

— Encore ce pauvre Érasme ! Décidément vous le mettez à toutes les sauces.

— Cette fois, c’est une édition historique, n’ayons pas peur des mots. J’y ai mis le texte latin, accompagné de ma traduction personnelle, mais aussi des notes d’Érasme (861 exactement) qui n’avaient encore jamais été traduites en français, ainsi que les 82 caricatures des frères Holbein dessinées à la plume dans les marges.

— Très bien, mais quel rapport avec la prise de parole en public ?

— On l’oublie souvent, mais les premiers mots sont :

MŌRIAS ENKŌMION

ÉLOGE DE LA FOLIE

DÉCLAMATION D’ÉRASME DE ROTTERDAM

C’est la Folie qui parle.

Les hommes parlent souvent de moi et je sais bien toutes les horreurs qu’ils disent — y compris les plus fous — sur la Folie, etc. Vous connaissez la suite.

— (Hésitation) Bien sûr !

— L’amusant est la première note d’Érasme, qui commente le premier mot (en grec) : MŌRIA.

Mōrias énkōmion.) Mōria signifie la folie et énkōmion un écrit composé à la louange de quelqu’un, comme Lucien écrivit l’éloge de Démosthène. Et les Grecs nomment « encomiastique » le genre laudatif. Enkōmiazeïn signifie prononcer par un discours les louanges de quelqu’un. Cependant, l’éloge se distingue de l’hymne, comme l’écrit Ammonius. En effet, « un hymne est la louange d’un dieu, alors qu’un éloge concerne un homme ».

Déclamation) Il utilise judicieusement le mot « déclamation » pour vous faire comprendre que cet écrit est un exercice destiné à entraîner l’esprit par jeu et amusement. Il imagine même, à la façon des Anciens, la Folie comme une déesse en train de chanter sa propre louange, chose qu’elle fait admirablement, car les fous ont cette particularité qu’ils s’admirent eux-mêmes et qu’ils fanfaronnent en parlant d’eux-mêmes.

— Parfait ! Il ne reste plus qu’à l’appliquer. Beaucoup ont essayé, mais c’était en général plutôt barbant.

— Je vous l’accorde. À l’exception notable, voici quelques années, de la magnifique Louise Moaty, accompagnée du Big Band de Jordi Savall et aussi de l’étonnant Jean-Marc Chotteau, de Tourcoing (Théâtre de la Virgule), que j’ai vu jouer la Folie à Langres, pas plus tard que le mois dernier.

Pas de commentaire

Ecrire un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :