LE DIABLE OCCUPE LES ÉGLISES ABANDONNÉES

LE DIABLE OCCUPE LES ÉGLISES ABANDONNÉES

Moi : La preuve est faite que chaque public entend une langue particulière.

La Marquise : Est-ce la leçon de votre conférence à Tbilissi ?

Moi : C’est la leçon.

La Marquise : Expliquez-nous cela !

Moi : J’avais, par précaution, fait lire le texte de ma conférence à une amie géorgienne qui m’avait fait l’observation suivante : Ton texte fait très « catholique » ! Bien sûr, l’humanisme, la scolastique, l’Inquisition et les conciles sont des notions (et des réalités) très familières aux Occidentaux, mais parfaitement étrangères à des Caucasiens de tradition orthodoxe qui n’ont rien connu de cela — en tout cas pas sous les mêmes formes. Imaginez : ils ont vu leur première imprimerie en 1709, alors que leurs rois étaient vassaux des shahs de Perse.

La Marquise : Comment avez-vous donc « géorgianisé » votre discours ?

Moi : J’ai donné comme titre à ma dernière partie (à propos de la nécessaire séparation de l’Église et de l’État), mon fameux proverbe en langue locale : უპატრონო ეკლესიას ეშმაკი დაეპატრონენო (Oupatrono eklesias eshmaki daepatroneno) — excusez ma prononciation — qui signifie : “Le Diable occupe les églises abandonnées”.

La Marquise : Ont-ils apprécié ?

Moi : Non seulement ils ont apprécié, mais c’est la seule partie qu’ils ont retenue de toute ma conférence, car j’y abordais une question d’actualité brûlante.

La Marquise : On peut connaître ?

Moi : « Revenons en Géorgie. Rappelez-vous : 1905, l’année où a été proclamée la République de Gourie. Vingt ans plus tard, le régime communiste réduit l’Église à l’impuissance, mais il la remplace immédiatement par une organisation tout aussi efficace pour contrôler les esprits. Il a son clergé (le parti unique), ses prophètes et leurs textes sacrés (Marx et Engels), son culte du sauveur (Staline), et même son Grand Inquisiteur (Béria). La vérité n’est plus énoncée par Dieu, mais par le parti.

Béria éliminera tous les mouvements d’expresssion libre du pays, tels que « Les Cornes bleues » et « H2SO4 ». Les humanistes n’ont plus d’autres choix que la soumission, la mort ou l’exil.

En 1937, au moment où Paolo Iachvili se suicide et où tant d’autres intellectuels sont exécutés, Béria transforme Ilia Tchavtchavadzé en saint protecteur du régime. Il organise les grandioses célébrations du centenaire de sa naissance, et accuse Jordania et les mencheviks de l’avoir fait assassiner. Ironie de l’histoire, l’Église le canonisera à son tour deux ans avant la chute du régime.

Il y aurait une autre conférence à faire sur la comparaison entre les deux grandes idéologies totalitaires du XXe siècle (nazisme et stalinisme), comme pseudo-religions. Très schématiquement, toutes les deux étaient de nature fondamentalement millénariste (c’est-à-dire des religions qui annoncent la fin du monde) et fascinées par la violence du Jugement dernier (la révolution). La Bible y était remplacée par une soi-disant « science », caricature de la théorie de l’évolution des espèces de Darwin : lutte des races d’un côté et lutte des classes de l’autre. Pour les uns, les élus étaient une race supérieure, pour les autres, le prolétariat. Pour les deux, le parti unique constituait une sorte de clergé armé, dont la fonction était de terroriser et détruire les êtres mauvais qui leur résistaient. C’est la raison pour laquelle ces deux idéologies ont attiré tant de crapules sadiques et perverses, mais aussi, à l’extrême opposé, des intellectuels idéalistes et généreux (rapidement éliminés).

Quoi qu’il en soit, le parti unique a disparu depuis bientôt trente ans, si bien que beaucoup se sont trouvés désorientés, parce qu’il est plus facile de s’en remettre à une autorité qui nous dicte ce que nous devons penser, que de réfléchir par soi-même.

Merci. »

La Marquise : Pour le coup, le début est incompréhensible pour les « Français moyens ». En revanche, je pense avoir très bien compris la fin (vaste sujet en effet).

Moi : CQFD.

La Marquise : Sur la photo, on voit Staline dans son jardin et Béria au premier plan, avec la jeune Svetlana Staline sur les genoux.

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