JUSTICE DE CLASSE

JUSTICE DE CLASSE

L’autre soir, lundi dernier pour être précis (mais quelle année ? Ah oui, c’était en 2007, comme le temps passe !), j’ai assisté à une scène qui m’a laissé tout ébaudi (on croit avoir tout vu, tout lu, tout entendu et on n’est finalement qu’un gros Béotien).

Bref, cela se passe au Palais de Justice à Paris, à 21 h. J’entre, comme un VIP, par une porte discrète, 36 quai des Orfèvres (quel programme !), introduit une heure en avance par un jeune avocat qui vient de dîner dans un petit restaurant de la place Dauphine (Mânes de Maigret…). Après un parcours labyrinthique dans des couloirs obscurs et des escaliers dérobés, il me guide sous les voûtes pharaoniques de la Salle des pas perdus et des diverses galeries aperçues à la télévision dans Bœuf-carottes et autres Julie Lescaut, jusqu’à une « Salle des Criées », décorée à l’ancienne (boiseries, lustres et bancs recourbés), comme dans un dessin de Daumier, évidemment. Les spectateurs s’écrasent littéralement, jusqu’aux moindres recoins. Certains sont assis par terre. J’apprends que ces assidus, moins pistonnés que moi, ont fait la queue devant l’entrée principale depuis deux heures. De plus, ils ont été filtrés au compte-goutte car dans la salle voisine se déroule le procès d’Yvan Colonna (hé oui, c’était il y a 9 ans), l’ennemi public numéro un. Ils sont tous jeunes, riches et beaux, heureux et souriants. C’est saisissant, c’est la fine fleur, l’avenir du Barreau, des étudiants et de la Justice de mon pays.

Au bout d’une demi-heure, la porte s’ouvre sur mon bel avocat qui hurle une phrase incompréhensible. La salle exulte et applaudit à l’entrée d’une dizaine de jeunes riches et beaux « secrétaires » de la Conférence Berryer, qui ouvrent le chemin à Jean-Laurent Cochet, acteur et cabotin célèbre (il a connu Gaby Morlay et formé Fabrice Lucchini), président de séance.

C’est sidérant. Codifié comme une cérémonie ancienne (plus de 200 ans que cela se pratique, paraît-il). C’est un concours d’éloquence sans micro. Deux candidat se lèvent pour plaider une question d’école, dont le texte leur a été communiqué trois jours plus tôt (« Les femmes sont-elles meilleures comédiennes que les hommes ? » « La culture est-elle en jachère ? »).

Leur seul objectif : déchaîner les applaudissements et les rires du public. Comme ce sont de jeunes vieux routiers, ils y parviennent sans peine (apparente), à coup d’allusions perfides, de citations bidonnées et de sous-entendus téléphonés. Et puis, le public est acquis. Il est venu pour cela et il transpire de plaisir en attendant les bons mots.

La suite est plus étonnante. Quand l’orateur a fini, c’est lui qui est passé à la moulinette par les dix secrétaires qui siègent à la tribune. C’est de l’improvisation et tous les coups sont permis. C’est la règle (dura lex). Ce sont des pros et ils aiment ça. Les secrétaires jubilent, singent l’orateur, ridiculisent ses défauts (visibles ou pas). La victime rit jaune, mais le public est en transes.

Il faut reconnaître que les deux orateurs ont du courage. Ils attendent les coups en souriant (la femme sourit car ceux qui l’assassinent depuis la tribune sont ses copains, l’homme reste de marbre). Ils se font persifler et traîner dans la boue sous les rires du public. Mais c’est le jeu. Fair play du gladiateur qui tend le cou au glaive.

Tout ça, c’est pour rire et d’une élégance folle pour les amoureux de l’éloquence car, si les secrétaires se prennent les pieds dans leur tapis rhétorique, ils se cassent minablement la figure sous les yeux du public.

On se retrouve ensuite au café d’en face et les deux taureaux trinquent avec leurs toreros, banderilleros et picadors réunis. C’est la classe. Tout le monde a fait un bon paquet d’études supérieures et peut citer ses auteurs en latin.

Bon, certains regretteront peut-être qu’il n’y ait pas beaucoup de prolétaires dans l’assemblée. Mais après tout, faut-il vraiment regretter que nous ayons une justice de classe ?

— Mais qu’est-ce donc que cette Conférence Berryer ? demande la Marquise.

— Sapristi ! J’ai oublié de vous le dire ? Je l’explique dans le prochain billet, promis juré !

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