CRUELS EUPHÉMISMES

CRUELS EUPHÉMISMES

La Marquise : Une fidèle lectrice m’écrit ceci :

J’aimerais bien savoir ce que la Marquise pense du fait que l’on ne puisse plus dire « Je ne suis pas autiste » sans indigner les autistes, leurs parents et leurs amis. Oserai-je encore dire « Je ne suis pas sourde » si quelqu’un crie dans mes oreilles ou « Je ne suis pas aveugle ! » ou encore « Je ne suis pas folle » ? C’est devenu compliqué de s’exprimer. Déjà que les « personnes en situation de handicap », les « malentendants » etc., ça me paraît bizarre.

À ce propos, les élèves sourds de l’établissement que je dirigeais refusaient ces appellations. Ils étaient sourds et fiers de l’être ! Comme ce couple de parents sourds qui ayant eu un bébé entendant avaient dit : « On l’aime quand même ! »

Cela me rappelle aussi que, jeune prof, j’avais eu le malheur de demander à un élève de cesser de parler petit-nègre en traduisant une page de latin. Je n’avais même pas réalisé que c’était le seul noir de la classe. Aujourd’hui je me serais fait lyncher !

Bon, ce n’était pas pour afficher mon soutien à Fillon, tu dois t’en douter, mais ce n’est peut-être pas cela qu’il faut lui reprocher !

 

Moi : Alors, Marquise, qu’en dites-vous ?

La Marquise : J’en dis, mon cher, que notre fidèle lectrice, qui se nomme Françoise, pose une question qui en contient deux. Tâchons de les distinguer.

Moi : Voilà qui est fort socratique, ma chère.

La Marquise : Certes. Quand Fillon a dit « Je ne suis pas autiste », il a utilisé le terme « autiste » comme une sorte de faute morale, du genre « ceux qui ne tiennent jamais compte de l’avis des autres ». Or l’autisme, dans la mesure (très relative) où les psychiatres s’accordent à son propos, n’est en aucun cas un défaut moral, mais une souffrance psychique, ce qui est assez différent. Pour le coup, il aurait mieux fait de dire « Je ne suis pas sourd » et tout le monde aurait compris immédiatement qu’il n’était pas sourd aux avis des autres — ou en tout cas qu’il pensait ne pas l’être.

Moi : D’accord. Et quelle l’autre question contenue dans la première ?

La Marquise : C’est la tendance étonnante qui se développe depuis les années 1960 à masquer — dans la langue des dirigeants — tout ce qui fait mal, sous prétexte de ne pas dévaloriser les victimes. Cela a commencé par des termes assez techniques tels que « pays-en-voie-de-développement » au lieu de « pays sous-développés », puis « malentendant » ou « non-voyant » au lieu de « sourd » ou « aveugle ». Au final, on meurt d’une « longue maladie » pour ne pas nommer le cancer ou le sida. Nous voici donc dans un monde assez proche de ce que prophétisait Huxley dans Le Meilleur des Mondes, d’où le mal, la douleur et la mort sont (soi-disant) absents.

Moi : Hélas ! Je mets donc une photo du bel Aldous en haut de la page. Mais quel est votre diagnostic ?

La Marquise : Sans doute le fantasme d’un monde « enfantin » et stéréotypé, d’où le mal et les différences seraient évacués (un monde de bisounours, comme dit l’autre) grâce aux progrès de la science.

Moi : Et grâce à l’usage d’une langue expurgée par les bons soins de l’État.

La Marquise : Pour se convaincre que nous vivons dans un tel monde, on désigne ce qui fait souffrir par des euphémismes inoffensifs — une sorte de méthode Coué — et on isole les malades, les vieux et autres déviants hors de la vue des supposés bien-portants. Les régimes autoritaires sont friands de tels euphémismes (rappelez-vous la « Solution finale »), qui les amène à construire des discours quasiment schizophréniques pour maquiller la réalité.

Moi : Cependant, ces tendances existent aussi dans les démocraties et il serait prudent d’y prendre garde, même si personne n’est dupe lorsqu’on baptise « Les Coquelicots » une méchante cité-dortoir.

La Marquise : Moralité, la sagesse serait peut-être tout simplement d’appeler un chat « un chat », ce qui ne devrait froisser personne.

3 Commentaires
  • Etchebeheïty
    Posted at 16:57h, 11 mars Répondre

    Merci, Marquise.! Il est bien difficile d’appeler un chat « un chat ». Constater qu’une ouvrière est illettrée ne doit jamais non plus être mentionné. Tous les chats sont du même joli gris souris. A force de nier les réalités on ne peut plus rien changer, au grand dam de ceux qui en auraient besoin.

  • Jean-Christophe saladin
    Posted at 18:25h, 11 mars Répondre

    Oui, oui, bien sûr. De plus, il est souvent difficile de démêler les contenus (l’ouvrière illettrée) des termes employés pour les désigner (technicienne de surface). Pour y voir plus clair, la question à poser est souvent : « À qui profite le crime ? » Beaucoup de gens (instituteurs, parents) transmettent de bonne foi les « nouveautés » de la langue en croyant simplement qu’elle évolue spontanément. Les politiques et les publicistes (pas toujours faciles à distinguer) sont beaucoup moins innocents. Noémi Klein a écrit un essai assez terrifiant sur le sujet, intitulé « No Logo ». Autrefois, c’était Victor Klemperer qui avait publié en 1945 « La L

  • Jean-Christophe saladin
    Posted at 18:28h, 11 mars Répondre

    Hop ! La phrase a été coupée avant que j’aie eu le temps de dire ouf ! Victor Klemperer avait publié en 1945 « La Langue du Troisième Reich » (Lingua Tertii Imperii) sur le détournement de la langue par les nazis.

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